Courrier adressé à notre Secrétaire Général Christophe Henry
Paris le, 12 Mai 1997
Monsieur le Secrétaire général,
Vous avez bien voulu me faire part des préoccupations de près à la situation de vos
adhérents et je vous en remercie.
Je vous rappelle que les socialistes sont décidés à lutter contre toutes les formes de discriminations au nom des principes mêmes de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789. A situation égale, il est important que l'égalité des droits soit une réalité. Il ne suffit donc pas de changer quelques textes mais de faire évoluer notre société vers plus de tolérance pour plus de justice.
C'est ce principe qui guidera nos choix dans le règlement toujours difficile des différends qui opposent les hommes et les femmes qui se séparent après un temps plus ou moins long de vie commune. Nous saurons l'appliquer en tenant compte de l'évolution de notre société dans laquelle les femmes travaillent de plus en plus souvent et le chômage peut frapper tout un chacun.
C'est dans cet esprit que nous aborderons le problème que peut poser la mise en oeuvre rigide des prestations compensatoires, comme celui de la situation du père naturel à l'égard de son enfant. Qu'ils soient ou non mariés, les deux parents sont, sans conteste, aussi importants l'un que l'autre pour leur enfant ; il est essentiel de ménager à chacun d'entre eux, une place auprès de lui. C'est d'ailleurs un préalable absolu à une égalité réelle entre les hommes et les femmes dans tous les domaines. Cette remarque dépasse largement le problème purement juridique de l'exercice de l'autorité parentale commune.
L'autorité parentale commune est une bonne chose et son principe doit être développé. Il ne faut pas oublier, pour autant, qu'elle implique, pour réussir, une coopération minimum entre les parents, la conscience de leurs responsabilités et la capacité à mettre de côté leurs querelles propres, lorsqu'elles existent, dans l'intérêt même de leur enfant. C'est à cette maturité partagée qu'il faut aboutir en levant les uns après les autres les obstacles qui empoisonnent les relations entre les parents séparés. L'instauration d'une justice de proximité, ouverte sur la société, nous parait à cet égard nécessaire.
Dans un souci d'égalité, vous proposez l'institution d'un " salaire parental " qui pourrait être l'extension du " salaire maternel " promis par les partis de droite sans d'ailleurs que ceux-ci précisent pour autant comment une telle mesure pourrait être financée dans le cadre de la réduction des dépenses publiques et auquel les socialistes sont opposés. Nous estimons, pour notre part que, dans un mouvement d'ensemble de la société vers l'emploi, avec la diminution du temps de travail, l'augmentation du pouvoir d'achat, le développement des structures de garde d'enfants, on peut concrètement améliorer les conditions de vie des couples, l'environnement et l'égalité des chances de leurs enfants et créer ainsi une autre organisation de notre société qui permette tant aux femmes
qu'aux hommes de concilier vie professionnelle et vie familiale.
Je ne suis pas plus que vous partisan des politiques qui brisent le principe d'égalité, auquel je suis, je vous l'ai dit en préalable, très attaché. Je suis trop conscient de la situation de précarité et d'inégalité professionnelle aujourd'hui encore subie par de nombreuses femmes. En effet, comment oublier que deux tiers des femmes touchent le SMIC, qu'elles occupent très souvent des emplois précaires, peu qualifiés, répétitifs, qu'elles doivent assumer en rentrant chez elles
une double journée de travail et qu'elles sont en moyenne, à travail égal, payées 30% de moins que les hommes.
Je sais également que cela n'est pas toujours le cas et que les hommes individuellement peuvent être tout aussi bien confrontés à des situations très dures. Notre société doit pouvoir en tenir compte.
Il est de l'intérêt de tous de faire avancer l'égalité des hommes et des femmes mais il faut veiller à ne pas ouvrir, à cette occasion, le champs à de nouvelles inégalités.
J'observe que vous-même proposez que la parité dans certains secteurs soit imposée, dans la fonction publique lorsque les femmes sont majoritaires, et même dans le secteur des entreprises en utilisant une politique des quotas.
Comme vous le savez sans doute, nous avons proposé que la parité soit un objectif à atteindre y compris dans le domaine politique qui reste un bastion trop exclusivement masculin. Cependant, je ne suis pas pour autant favorable à la généralisation des quotas propre à séparer les hommes et les femmes en deux communautés hostiles. Ce serait en fin de compte aller à l'encontre de l'idée même d'égalité à la française qui doit prévaloir.
Je vous prie de croire, Monsieur le Secrétaire général, à l'assurance de mes sentiments les
meilleurs.
Lionel JOSPIN